L’Horreur avec un grand H – Cat Lady, Neverending Nightmares, et This War of Mine

Marie-Eve Huchette Blogue, Critiques Nouveau - Microsoft 0 Comments

The Cat Lady (2012)
Éditeur: Screen 7
Développeur : Harvester Games
PC
Mature                                                         

Neverending Nightmares (2014)
Éditeur: Infinitap Games
Développeur: Infinitap Games
PC
Mature

This War of Mine (2015)
Éditeur: 11 bit studios
Développeur: 11 bit studios
PC
Mature

Quand on pense aux jeux d’horreur, les franchises qui nous viennent en tête sont bien souvent Resident Evil et Silent Hill. Ces deux séries qui ont défini un genre, celui du survival horror. Ces jeux présentent des univers dont on peut se dissocier, puisqu’ils mêlent créatures, zombies, et monde onirique. Or, saisissaient-ils réellement l’horreur, le vrai, celui avec un grand ‘H’? Je suis d’avis que ces jeux ont effleuré la question, mais ne l’ont pas vraiment approfondie. L’Horreur, à mon avis, est réellement née avec les jeux indies.

Mais si Silent Hill et Resident Evil ne se classifient pas comme jeu d’horreur, quels jeux peut-on ainsi genrer? Plusieurs, mais particulièrement ces trois œuvres vidéoludiques que j’ai choisi de vous présenter : Cat Lady, This War of Mine, ainsi que Neverending Nightmares. Ces trois jeux ont en commun de faire dresser les poils sur votre corps puisqu’ils explorent un sujet qui ne peut pas nous laisser indifférent : l’humanité. Ainsi, Cat Lady et Neverending Nightmares plongent dans la très sombre thématique de la maladie mentale, alors que This War of Mine montre l’espèce humaine sous son plus mauvais jour, soit en situation de survie dans un ghetto en guerre. Ces trois jeux sont des œuvres d’art, à mon avis, et méritent d’être connus de tous et chacun.

Âmes sensibles s’abstenir. Ou pas.

Gameplay et style

via Google

On pourrait croire que le side-scrolling se prête magiquement bien au genre en question, puisque les trois jeux se présentent sous ce mode de jouabilité. Dans tous les cas, il faut pointer et cliquer pour avancer dans la narration et résoudre les énigmes. En fait, la jouabilité est moindre et plutôt mise de côté au profit d’un visuel différent pour chaque jeu, et pour favoriser l’immersion narrative du joueur.

Vous aurez remarqué avec les captures d’écran des trois œuvres vidéoludiques et la bande-annonce de Cat Lady que le noir, le blanc, et le rouge sont à l’honneur dans ce trio. Bien que This War of Mine soit davantage coloré, on oublie ses accents chromatiques à cause de la noirceur de sa trame narrative. L’esthétique de Neverending Nightmares ressort des deux autres jeux, puisque les dessins semblent plus naïfs. Cela est clairement un choix pour appuyer la narration qui tourne autour d’un jeune homme combattant ses nombreux démons. Nous y reviendrons.

Bref, la jouabilité n’est pas à l’honneur dans ces jeux, bien qu’elle appuie la narration. Elle laisse plutôt sa place aux différents styles visuels, afin de mettre l’accent sur ceux-ci.

Synopsis

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Allons-y un par un :

Cat Lady est le récit de Susan Ashworth qui souffre d’une dépression chronique, vit seule, et n’a aucun ami sinon quelques chats errants (d’où le titre du jeu). À 40 ans, Susan en a assez. Elle décide de mettre fin à ses jours en avalant une grande quantité de somnifères. Elle meurt, et rencontre la « Reine des asticots » qui est, en fait, la Mort. Cette dernière donne une mission à Suzan, puisque ce n’est pas encore son heure : elle doit débarrasser la Terre de cinq psychopathes nommés « les parasites ». Même si le joueur refuse l’offre de la Reine des asticots, Suzan se réveille à l’hôpital. Elle est vivante. Or, sa quête pour détruire les parasites l’amène à découvrir que la vie vaut peut-être la peine d’être vécue, notamment lorsqu’elle empêche la mort d’autres individus aux mains de ces psychopathes. Or, le plus grand changement chez Suzan, et ce qui lui permet de commencer à se remettre de sa dépression, est la rencontre de Mitzi, une jeune femme mystérieuse qui devient sa colocataire et qui est atteinte d’un cancer. Bref, c’est au contact de cette dernière qui veut absolument vivre -et qui n’aura peut-être pas cette chance longtemps à cause de sa maladie- que Suzan redevient lentement elle-même. Cat Lady est un jeu difficile à vivre, surtout pour un joueur qui serait aux prises avec des troubles de l’humeur comme la dépression. Or, il peut aussi aider ceux qui en sont atteint. La musique de ce jeu est particulièrement magnifique.

Neverending Nightmares offre une trame narrative beaucoup plus abstraite que Cat Lady. Ce jeu a été inspiré par la dépression et le trouble obsessif-compulsif du désigner en chef, Matt Gigenbach. Le joueur incarne Thomas Smith, un jeune homme qui se réveille continuellement d’un cauchemar pour se retrouver dans un autre cauchemar. Chaque fois que Thomas meurt ou se mutile (les scènes sont particulièrement graphiques malgré l’esthétique un peu naïve) à cause de sa dépression, il se réveille dans le même cauchemar ou dans un nouveau, ce qui est une référence directe au trouble obsessif-compulsif et la souffrance qui lui est associé. Un autre personnage apparaît dans les cauchemars : Gabby, la petite sœur de Thomas. Il retrouve celle-ci souvent morte de manière grotesque et répugnante, trahissant une peur sourde et profonde de la perdre. Le jeu a trois fins possibles qui donnent toutes un sens différent à la narration et à l’identité réelle de Gabby. Cela dit, Neverending Nightmares est essouflant et troublant, sans parler de la violence crue qui est lancée au joueur sans avertissement. Il faut être solide pour passer au travers du jeu d’une traite.

This War of Mine. Écrire le titre me donne des frissons. Vous incarnez un être omniscient qui observe (gère) différents personnages qui varient de partie en partie. Vous devez survivre dans les restes d’un immeuble en plein ghetto Polonais pendant une guerre civile. Si vous êtes chanceux, vous aurez des personnages qui ont un passé criminel et qui n’ont pas froid aux yeux; si vous ne l’êtes pas, vous vous retrouverez avec des personnages qui vont se briser rapidement face aux actions qu’ils vont poser ou non. Cela peut les amener au suicide. Les événements sont générés selon les lieux que vous décidez d’explorer, et varient de nuit en nuit. Il est possible, par exemple, de faire une invasion de domicile chez des personnes âgées : elles ont des ressources dont vous avez besoin (nourriture et objets pour se soigner), et vous pouvez les tuer pour prendre leurs alliances et les vendre par la suite. Vous pouvez aussi les laisser tranquille, mais n’obtenez aucune ressource. En tant que joueur, le choix est extrêmement difficile, mais il l’est encore plus lorsque vous comprenez que cette décision que vous allez prendre aura non seulement un impact sur le couple de personnes âgées, mais aussi sur votre personnage. Bref, le but du jeu est de survire l’hiver et jusqu’à temps que la guerre civile se règle. Bonne chance.

L’Horreur

via Google

L’Horreur, nous y arrivons enfin. Dans ces jeux-ci, il s’agit de l’humain et de ce qu’il subit ou de ce qu’il peut faire. Évidemment, nous pouvons dire que Resident Evil et Silent Hill sont des jeux d’horreur puisque c’est vrai. Or, si on compare avec Cat Lady, Neverending Nightmares, et This War of Mine, il devient difficile de les mettre sur le même pallier.

Dans le trio de jeux proposés dans ce billet, la psyché humaine est au centre de cette noirceur. Serge Tisseron écrit que nous achetons les images, et non pas le produit puisque en achetant ce dernier, nous cherchons à retrouver le sentiment que le premier a procuré. Qu’est-ce qui nous fait donc acheter des jeux comme Cat Lady? Les achetons-nous parce que nous sommes masochistes, ou plutôt parce que nous cherchons un moyen de canaliser notre noirceur -ou notre souffrance- dans un objet ludique afin de l’exprimer et de rendre ces histoires supportables? Et This War of Mine? Qui veut réellement expérimenter cette détresse, ces choix déchirants, et pourquoi?

La réponse se trouve peut-être dans le fait que nous sommes humains, et que ces jeux capturent l’humanité dans toute sa laideur et sa nudité, mais aussi dans toute son espoir et ce qui en fait quelque chose qui vaut la peine d’être vécu.

L’Horreur dans le jeu indie, c’est peut-être cela, finalement : une habile danse en jour contre-jour entre l’espoir et la noirceur que nous éprouvons en tant qu’humain.

Sources:

TISSERON, Serge. 2003. Comment Hitchcock m’a guéri. Que cherchons-nous dans les images ? Paris : Hachette, p. 31 à 43

ŠISLER, Vit. 2016. « Contested Memories of War in Czechoslovakia 38-89: Assassination: Designing a Serious Game on Contemporary History », Game Studies. Décembre. www.gamestudies.org

 


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